lundi 6 juillet 2020

Avant de déchirer nos livres d’Histoire, on devrait peut-être commencer par les ouvrir et enseigner à nos enfants ce qui s’est passé avant leur venue au monde.

Mussolini à Montréal 
par Sophie Durocher

Chaque fois que je vais dans la Petite-Italie, à Montréal, je vais faire un tour dans l’église en face de ma pizzéria préférée. Pas pour me recueillir (je suis athée), mais pour donner à mon fils une leçon d’Histoire. « Tu vois Fiston, le Monsieur sur son cheval ? C’était un fasciste ».

Eh oui, il y a, depuis les années 30 une fresque monumentale dépeignant Benito Mussolini dans l’église Notre-Dame-de-la-Défense, rue Dante.

Depuis la mort de George Floyd aux États-Unis, on déboulonne les statues de tous les personnages jugés racistes. Et depuis quelques jours, certains réclament que l’on efface du plafond de l’église montréalaise l’image du Duce.

Mais si on efface toutes les traces d’un passé haineux, quelle Histoire va-t-on raconter à nos enfants ?

LA DUCE VITA

Le Devoir a publié vendredi une lettre du réalisateur et historien Giovanni Princigalli. « En tant qu’Italo-Québécois, je me demande s’il est indiqué de conserver la fresque dédiée à Benito Mussolini dans l’église Notre-Dame-de-la-Défense de la Petite-Italie à Montréal. Cette fresque fut réalisée dans les années 1930 par Guido Nincheri. » (Sur le site de la Ville de Montréal, on appelle Nincheri « le Michel-Ange de Montréal »...)

Quand il a demandé pourquoi la fresque était encore dans l’église, M. Princigalli s’est fait répondre : « Une œuvre d’art, c’est une œuvre d’art. L’église et sa fresque appartiennent au patrimoine canadien. On n’y touche pas ».

Au lieu de défigurer cette fresque, de la repeindre au goût du jour, pourquoi ne pas concevoir un panneau explicatif, un audioguide, avec une remise en contexte. Au lieu d’effacer, pourquoi ne pas « expliquer » ?

Laissez-moi vous raconter une anecdote. Il y a quelques mois à QUB Radio, j’ai interviewé Alain Stanké au sujet du génocide rwandais.

Dans un moment très émouvant, Alain Stanké, la voix brisée par l’émotion, a évoqué sa propre expérience de déporté dans un camp de concentration allemand à l’âge de... 10 ans.

Une jeune cégépienne qui était en stage à ce moment-là est venue me voir pour me dire à quel point elle avait été bouleversée. « L’affaire en Allemagne j’en avais entendu parler, mais pas le génocide en Afrique ».

« L’affaire en Allemagne », c’est tout ce qu’elle connaissait de la Shoah, de l’Holocauste. Je ne la blâme pas, je blâme notre système d’éducation.

Quand je réfléchissais sur ce débat « Effacer ou expliquer », j’ai repensé à cette incroyable chanson de Jean Ferrat, Nuit et brouillard, sur les déportés des camps nazis :

« On me dit à présent que ces mots n’ont plus cours /Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour / Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire / Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare. / Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter ? / L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été / Je twisterais les mots s’il fallait les twister / Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez. »

Avant de déchirer nos livres d’Histoire, on devrait peut-être commencer par les ouvrir et enseigner à nos enfants ce qui s’est passé avant leur venue au monde.

Pour que les enfants sachent « qui vous étiez », autant les victimes que les dictateurs.


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